De l’ancienneté de l’usage des psychotropes en Afrique centrale

John M. Janzen

Psychotropes, vol. 1, pp. 105-107, 1983

(John M. Janzen, professeur d’anthropologie à l’Université du Kansas, vient de publier une importante étude historique sur le rituel thérapeutique du Lemba qui s’est pratiqué du début du 18e jusqu au début du 20 siècle sur le territoire s’étendant depuis la côte de l’océan Atlantique jusqu aux villes actuelles de Kinshiasa et Brazza ville.)

Le rituel du Lemba remplissait de multiples fonctions dans ta société Kongo, alors en pleine transformation sous l’impact de l’entrée massive et violente du commerce et des idées d’Europe. Sa fonction principale était de maintenir une régulation sociale, qui s’exerça pendant au moins trois siècles à travers la mise en place d’un réseau de contrôle du commerce, à travers le développement de liens matrimoniaux entre des individus appartenant à différents groupes le long des routes commerciales et par le biais d’une institution rituelle qui permettait à l’élite régionale d’exercer son pouvoir dans le cadre des croyances traditionnelles.

Une des questions qui préoccupent tous les spécialistes des médecines traditionnelles africaines porte sur l’ancienneté du recours aux psychotropes dans les muets africains. Pour en savoir plus long à ce sujet, nous avons demandé au professeur Janzen de réagir au texte sur l’iboga (Gollnhofer et Sillans) paru dans le numéro précédant de Psvchotropes en interrogeant le rituel Lemba du point de vue suivant : possédons-nous des informations faisant état de l’usage de psvchotropes par les adeptes du Lemba? Si oui, quels firent ces psvchotropes et à partir de quelle époque ont-ils été employés?

L’article de Gollnhofer et Sillans, intitulé L’iboga. psychotrope africain, contribue de façon significative à une meilleure compréhension de la place d’un psychotrope important dans l’histoire de l’Afrique équatoriale occidentale. La reconstruction qu’ils proposent des différents types d’usage de cette plante et de ses variantes m’apparaît tout à fait plausible, à savoir plus précisément que la plante qui intervient dans le Bwiti des Fang a été introduite entre la moitié et la fin du 19e siècle dans le contexte du commerce qui a provoqué des mouvements de population et des échanges d’idées, et qu’elle a été utilisée à la fois à des fins d’initiation et comme stimulant.

On m’a demandé de comparer les découvertes de ces auteurs avec les résultats des recherches que j’ai menées dans les sociétés de la côte Kongo et Loango dans le cadre des "tambours d’affliction", qui sont une catégorie de rituels thérapeutiques répandue à travers toutes les régions de l’Afrique centrale et australe. J’ai fait des recherches au Bas-Zaïre à partir de 1964, ci plus récemment chez les groupes de langue Nguni en Afrique australe.

Je suis d’accord avec les auteurs pour reconnaître que ni le Tabernanthe iboga ni ses variantes n’étaient utilisés à des fins initiatiques dans la région de Loango au cours du 19e siècle: cela expliquerait pourquoi il n’en est fait mention ni dans les écrits de témoins historiques aussi importants que O. Dapper, qui visita cette région autour de 1660, ni dans ceux de A. Bastian et de E. Pechuel-Loesch. tous deux membres de l’expédition allemande qui se rendit dans le Loango exactement 200 ans après Dapper, Gollnhofer et Sulans laissent entendre avec raison que ces auteurs, et d’autres également, auraient été intéressés par ce phénomène de prise de drogues et qu’ils l’auraient relaté si ces psychotropes** avaient de fait été utilisés.

C’est certainement vrai pour Bastian de l’expédition du Loango qui, bien qu’ayant peu écrit sur le sujet, collectionna en 1875 de nombreuses pipes pour le musée de Berlin-Dahlem, pipes dans lesquelles les adeptes du Lemba fumaient ce qu’il appelle de l’«opium». Robert Visser a également recueilli d’autres pipes dans le Loango aux environs de 1900, et ces pipes étaient également associées au Lemba. Il faut aussi signaler dans ce contexte que les pipes reviennent souvent dans les sculptures utilisées dans le Lemba. Diverses sources historiques orales et légendaires me font penser que cette drogue ainsi que son mode d’utilisation furent introduits de l’extérieur et cri liaison avec le commerce. Une des légendes de la région Mayombe-Loango parle en effet d’un psychotrope appelé Divamb qui, lorsqu’il était fumé, permettait d’accomplir le «voyage» depuis ce pays jusqu’à la source où on trouve tous les biens en abondance ainsi que la transcendance. Diyamba est cependant revêtu dans cette légende d’une valence négative: au lieu d’atteindre le but escompté, le «voyageur» se perd. Si on en juge par les fréquentes allusions faites aux pipes et au fait de fumer, il semble incontestable que les adeptes du Lemba de la côte ont régulièrement fait usage d’une drogue qui était fumée dans le cadre des rites initiatiques et thérapeutiques. Du Brésil, où le commerce des esclaves conduisit des adeptes du Lemba, nous est venu un chant Lemba qui parle de prêtres fumant durant les cérémonies.

Le Bwiti chez les Fang et le Lemba chez les Kongo de la côte offrent donc deux exemples de l’introduction d’un psychotrope à partir d’une région extérieure au cours du 19e siècle. Un tel phénomène se retrouve-t-il un peu partout le long des côtes africaines ? Les rituels étaient-ils partout dynamisés par l’utilisation de drogues? Ou les drogues venaient-elles plutôt renforcer des attentes et des affects préexistants? Gollnhofer et Sillans ont suggéré l’idée que l’introduction de l’iboga sous une forme plus puissante faisant appel aux racines a permis de dynamiser le rite du Bwiti. Je ne crois pas qu’il en soit de même à propos de l’usage du Divamba dans le rite Lemba. Le Lemba est apparu au début du 17e siècle mais ce n’est qu’au 19e que des sources mentionnent qu’il est fait usage du Divamba au Loango, au Mayombe et au Brésil. À l’intérieur des terres, là où des auteurs africains ont une bonne connaissance des rites du Lemba et des plantes qui lui sont associées, aucun n’a indiqué qu’on utilisait cette plante. Le fait de fumer n’est qu’une des modalités d’utilisation des plantes, et certainement pas la plus caractéristique, dans la culture Kongo. En réalité, le fait de fumer se traduit par l’expression «boire les feuilles» (nwa makaya), le même verbe nwa étant utilisé pour se référer au fait de boire qui est la principale modalité d’administration des substances médicamenteuses chez les Bakongo.

J’ai l’impression que ces deux cas, le Bwiti et le Lemba, nous mettent en face de l’adoption dans les rituels au cours du 19e siècle dé nouvelles plantes, l’iboga et le Diyamba ainsi que de nouvelles techniques d’ingestion, qui viennent remplir les fonctions jouées par d’autres produits à une époque antérieure. Le fait de fumer le Diyamba (appelé opium ou chanvre par les auteurs européens) avait pour objectif de permettre aux adeptes d’atteindre la clarté d’esprit ou la clairvoyance (kia), leur ouvrant le corps aux «pouvoirs», et nettoyant ou purifiant chacun en lui-même et dans ses relations aux autres. Ces états de conscience et ces manières d’être étaient partout répandus et constituaient des modes culturels fondamentaux, non seulement dans les rituels Kongo mais dans ceux de toutes les sociétés d’Afrique centrale.

Les observations et commentaires précédents permettent de tirer quelques conclusions relatives à l’étude des substances psychotropes dans les sociétés africaines, et peut-être même ailleurs. Tout d’abord, il est certain dans le cas du Lemba que les modalités et attentes culturelles sont antérieures aux moyens mis en oeuvre (le Divamba est un de ses moyens) pour les atteindre; l’existence antérieure d’une disposition culturelle particulière vis-à-vis des psvchotropes nous oblige à mettre au point un ensemble de critères qui permettent de sélectionner et d’interpréter l’usage qui était traditionnellement fait de nombreuese plantes et substances.

En second lieu, il est nécessaire de comparer toute la gamme des modalités de préparation des pro duits ainsi que les manières de les absorber, que ce soit en les buvant, en les fumant, en les mangeant, en les injectant ou en les inhalant. Toutes ces modalités d’absorption son imposées par des critères qui les rendent significatives, que les substances soient anciennes ou d’introduction récente. Dans le cas du Lemba, par exemple. la poursuite de la clarté d’esprit, l’ouverture du corps à l’invasion des «puissances» et la pureté étaient recherchées à travers le fait de fumer le Diyamba, ce qui ne constituait qu’un changement technique mineur par rapport à l’ingestion antérieure de substances liquides qui était faite dans les mêmes buts.

Plus récemment, dans le cadre de mes recherches auprès des guérisseurs-devins pratiquant des rituels dans les groupes de langue Nguni en Afrique australe, j’ai pu mettre en évidence l’existence de la même interrelation entre les modalités rituelles et l’utilisation de substances psychotropes. Une grande variété de plantes qui peuvent être regroupées sous le nom de ubulau peuvent en effet être employées dans le con texte de l’initiation, des activités thérapeutiques, des rituels de purification et de divination. De façon générale, elles sont préparées sous forme de boissons qui sont prises individuellement ou en groupe. Cependant cette utilisation n’empêche pas certains guérisseurs-devins d’inhaler d’autres produits lorsqu’ils accomplissent leurs activités de devins. Toutes ces substances sont nettement différenciées de la bière ordinaire qui est également employée dans le cadre des rites accomplis en l’honneur des ancêtres ainsi que dans les sacrifices de chèvres, de moutons et de boeufs que l’on fait à l’occasion des fêtes accompagnant les rituels de passage.

Le défi de l’immense recherche qu’il faut encore faire dans ce domaine est d’arriver à établir une synthèse entre l’analyse, d’une part, des modalités culturelles et, d’autre part, des comportements à l’usage des psychotropes ainsi que des variations dans le choix des substances psychoactives.


Notes

* John M. Janzen est professeur au Département d’anthropologie de l’Université du Kansas. Il est un des chefs de file de l’anthropologie médicale aux Etats-Unis.

** NDLR: À l’heure actuelle, «Diyamba» est le terme désignant le Cannabis dans les régons étudiées par l’auteur chez les Kongo.


Bibliographie

JANZEN. J.M.. 1982. Lemba 1650-1930: A Drum of Affliction, in Africa and the New World, New York. Garland Publishing Inc.