Nouvelles observations au sujet des plantes
hallucinogènes d'usage autochtone en Nouvelle-Guinée

Jacques Barrau
(Chargé de Recherches à la Commission du Pacifique Sud)

Journal d'Agricolture Tropical et de Botanique Appliquée, vol. 5, pp. 377-378, 1958

En 1957, dans le numéro 7-8 de ce Journal, j'ai signalé que des montagnards de la Nouvelle-Guinée sous tutelle australienne usaient des feuilles d'un Homalomena, Aracée, à des fins apparemment hallucinogènes.

Au cours d'un récent séjour dans ce territoire, j'ai pu obtenir à cet égard d'autres renseignements qui peuvent étre de quelque intérèt.

Un échantillon de Homalomena mentionné ci-dessus fut adressè en septembre 1957 à l'Herbier National des Etats-Unis par le Dr. C. Gajdusek, et j'eus à l'identifier. D'après ce médecin américain, une maladie nerveuse grave, dite kuru ou encore, en anglais, "laughing death" sévissait dans la région du poste de Okapa, en Nouvelle-Guinée, où l'usage de cette drogue hallucinogène était connue des autochtones. Le Dr. Gajdusek pensait que ceci n'était pas sans relation avec la maladie kuru. On en est moins certain aujourd'hui.

Il n'en reste pas moins que les recherches sur cette maladie ont permis de découvrir ce fait nouveau pour l'ethnobotanique océanienne qu'est l'utilisation de drogues végétales pour provoquer réves et hallucinations.

En fait, l'Homalomena n'est pas la seule plante utilisée dans ce but par les autochtones.

Mme. Lucy Hamilton, nutritioniste du Service de Santé de la NouvelleGuinée sous tutelle australienne, qui participa aux recherches sur la maladie kuru, a réuni d'excellentes observations sur les drogues en question et a eu l'obligeance de m'en faire part. Elle obtint d'un autochtone qu'il use en sa présence de plantes hallucinogènes et elle en a noté les effets.

L'homme mâcha un mélange de feuilles sèches d'une plante dite ereriba et d'écorces d'un arbre dit agara. Après quelques minutes, il fut pris de tremblements puis devint brusquement violent au point qu'on dut le faire maintenir par des policiers. Pendant l'accès de violence, les pupilles étaient en myosis serré. Au bout d'une heure environ, le sujet se calma et parut entrer dans une phase euphorique qui fut suivie d'un assoupissement d'environ une demi-heure. Au réveil, son état parut normal. Il se plaignait cependant de maux d'estomac.

Aux dires des autochtones, l'usage de ces drogues a pour but de provoquer des visions prémonitoires à la veille de chasse ou de guerre. Les hommes en ont le privilège, mais quelques femmes s'en seraient aussi servi pour diagnostiquer l'origine de maladies. La plante dite ereriba est l'Homalomena dont il a déjà été question.

L'espèce n'en est pas encore connue de façon certaine faute d'échantillons en fleurs. Il se pourrait cependant qu'elle soit proche de, si ce n'est semblable à H. aromatica Schott.

Quant à l'arbre agara, commun dans cette région de la Nouvelle-Guinée, il s'agit de l'Himantandra belgraveana F. Muell., Himantandracée. C'est là une curieuse famille que A. C. Smith (1945, "Geographical Distribution of the Winteraccae", Journ. Arn. Arb. 26: 48-59) considère comme très proche des magnoliacées, son aire est limitée à l'Austro-Mélanésie et s'étend des Molluques à l'Australie en comprenant la Nouvelle-Guinée. Parfois des rhizomes du Zingiber zerumbel (L.) Sm. dit kaine entreraient aussi dans la composition de la drogue.

Enfin, une autre plante dite maraba, qui n'a pas encore été récoltée, serait aussi très recherchée par les autochtones pour ses propriétés semblables si ce n'est supérieures à celles de l'Homalomena et de l'Himantandra.

On voit que l'on sait encore bien peu de choses de ces plantes et de leurs utilisations. Les recherches sont assez difficiles dans cette région primitive de la Nouvelle-Guinée. Les autochtones se sont lassés des enquêtes qui y ont été effectuées sur la maladie kuru auxquelles ces plantes ont été associées. Cette dernière, à leurs yeux, relève de la magie. L'intervention de spécialistes européens dans ce domaine secret ne semble pas avoir été très bien accueillie. Bien des vérifications s'imposent d'ailleurs avant de conclure quant à l'efficacité réelle des plantez hallucinogènes en question.