Observations et travaux récents sur les végétaux
hallucinogènes de la Nouvelle-Guinée

Jacques Barrau
(Commission du Pacifique Sud)

Journal d'Agricolture Tropical et de Botanique Appliquée, vol. 9, pp. 245-249, 1962

[245] Dans ce même journal, en 1957 (1) puis en 1959 (2), j'ai signalé l'utilisation de drogues végétales par les montagnards rnélanesiens de lu Nouvelle-Guinée pour provoquer, selon eux, des rêves ou des hallucinations. Depuis, divers travaux ont été publiés et de nouvelles observations faites à ce même sujet. Peut-être est-il intéressant d'en tenter une brève synthèse qui fasse le point présent des connaissances en la matière.

En 1960, Hamilton (3), dont j'avais cité en 1938 (2) les travaux en cours en a présenté les résultats dans les "Transactions of the Papua and New Guinea Scientific Society". Outre l'Homalomena, aracée, et l'Himantandra (Galbulimina), himantandracée, que j'avais mentionnées [(1), (2)], elle décrit l'usage du rhizome du Kaempferia galanga L. comme autre hallucinogène. Ce Kaempferia est la plante dont nous ne connaissons jusqu'à présent que le nom vernaculaire, Maraba, pour la région du poste d'Okapa en Nouvelle-Guinée sous tutelle australienne (3). Voilà donc une autre zingiberacée à laquelle les montagnards néoguinéens attribuent des propriétés hallucinogènes, le Zingiber zerumbet (L.) Sm. ayant, semble-t-il, dans la même région une réputation semblable (2).

Henty (4) qui identifia pour Hamilton (3) le Kaempferia galanga, a publié à l'égard de cette zingiberacée d'intéressantes observations; il semblerait que la plante soit considérée comme hallucinogène dans plusieurs régions de la Nouvelle-Guinée non seulement dans la région du poste d'Okapa mais encore chez les kukukukus et aussi dans le district Morobé (Wantoat); dans ce dernier cas, les autochtones se contentent, d'après Henry (4), de placer la plante et son rhizome odorant "sous l'oreiller" ce qui suffit, prétendent-ils, pour provoquer d'agréables rèves. Les Chimbus, autres montagnards de la Nouvelle-Guinée, prêtent à ce même Kaempferia des vertus abortives. A Keangana, toujours en Nouvelle-Guinée, on ferait consommer, d'après Hamilton (3), une petite quantité de rhizome du Kaempferia aux jeunes filles au jour de leur mariage. Ajoutons que ce Kaempferia parait être particulièrement prisé comme hallucinogène, toujours d'aprés Hamilton (3).

[246] On sait que cette zingiberacée est d'un usage commun comme épice en cuisine indo-malaise et, par ailleurs, ses vertus médicinales, réelles ou non, paraissent multiples en Indo-Malaisie; Quisumbing (5) cite son usage dans la pharmacopée populaire Indo-Malaise comme antiseptique, tonique, carmninatif, révulsif, diurétique, expectorant... Le même Quisumbing cite aussi une observation ancienne du Père Alzina aux Philippines, dans la région visaya en 1668, selon laquelle les rhizomes du Kaempferia étaient communément administrés aux femmes après l'accouchement sans doute pour faciliter les lochies et éviter la rétention du placenta. Il se pourrait que le Kaempferia ait des vertus emménagogues ce qui expliquerait se réputation d'abortif chez les montanards chimbus de la Nouvelle-Guinée.

Notons au passage que Henty (4) a signalé dans la même région, près du Mont Hagen, la culture et lusage d'une autre plante réputée abortive, une alismacée pan-tropicale, le Caldesia parnassifolia (Bassi ex. L.) Part. A cet égard, il est intéressant de remarquer que, en Asie et en Indo-Malaisie, on prête souvent à d'autres alismacées par exemple le Sagitaria sagitiaefolia L., des vertus emnménagogues. A ce titre, elles sont utilisées en médecine populaire de la même façon que le Kaempferia comme signalé aux Philippines par le Père Alzina cité plus haut.

Notons encore que, toujours dans ces mêmes régions des hautes terres de la Nouvelle-Guinée (pays Chimbu, Mont Hagen), des missionnaires, le Père Nills par exemple (cité par Gilliard et mentionné à ce titre par V. P. and R. S. Wasson (6)], ont signalé l'usage de champignons comme anticonceptionnels et comme abortifs. Ceci nous ramène aux hallucinogènes car, dans ces hautes terres de la Nouvelle-Guinée, des champignons sont aussi utilisés par les autochtones pour provoquer des hallucinations.

Gitlow (7) mentionna pour la première fois cet usage en 1947, Officcier dans l'armée de l'air américaine, il avait fait un bref séjour pendant la dernière guerre dans la région du Mont Hagen et y avait ren[248]contré un missionaire catholique, le Père Boss, de la Société du Verbe Divin, qui lui fournit la plupart des éléments d'un mèmoire que publia l'American Ethnographical Society. Entre autres renseignements le Père Boss, l'un des premiers explorateurs de la région du Mont Hagen et l'un des plus anciens résidentds européens de cette région, signal à Gitlow l'utilisation de champignons hallucinogènes dits Nonda dans le parler local.

Singer (8) identifia en 1958 l'un des champignons néo-guinéens réputés hallucinogènes, un Russule, mais il fallut attendre les travaux de Reay [1959 (9) et 1960 (10)] pour mieux connaitre l'usage de ces champignons, leurs effets apparents sur l'organisme humain et leur importance dans la psycho-sociologie locale, ceci dans le cas des habitants de la vallée du Wahgi, près du Mont Hagen.

Reay nota que la consommation occasionnelle de ces champignons paraissail surtout destiné à provoquer une catharsis social autrement dit, sous l'influence vraie ou auto-suggérée des champignons Nonda, les autochtones, hommes et femmes, peuvent, sans risque de sanction échapper temporairement aux contraintes des us et coutumes locaux et ainsi se "purger" d'inhibitions sociales.

Quel est le rôle exact des champignons Nonda dans cet affaire? Il est bien difficile de le dire pour l'instant. Mon ami le docteur Jamieson qui fut médecin résident dans la région en question et étudia quelques cas de "fo1ie Nonda" m'a dit qu'elle paraissait souvent us au partie simulée ou auto-suggérée. On a noté en effet [Reay (10)] que, par exemple les hommes, ayant ingéré volontairement les champignon sen question, manifestent une apparente, violente et surprenante agressivité à l'égard des gens de leur propre clan. Cependant, cette violence est bien rarement meurtrière et parait comme raisonnablement limitée par le sujet lui-même... Tout se passe comme si l'ingestion de champignons fournissait une excuse admise à une mauvaise conduite temporaire plus ou moins symbolique. Il est probable que cette croyance en les vertus hallucinogènes de certains champignons n'est pas sans fondement physique encore ce dernier reste-t-il à découvrir et ceci est aussi vrai des autres plantes hallucinogènes.

Quant à l'identité des champignons Nonda, on ne la connait guère; Dorothy Shaw, mycologue du Service de l'Agriculture du Territoire de Papouasie et Nouvelle-Guinée, m'a dit que les échantillons qui ont pour l'instant été soumis à l'identification correspondaient à des champignons très divers: Armillaires, Polypores, Russules...

M. le Professeur Roger Heim, Directeur du Muséum National d'Histoire Naturelle, prépare actuellement une expédition en Nouvelle-GuIinée pour étudier sur place ces champignons réputés halucinogênes; il faudra attendre les résultats de cette mission pour savoir de quoi il s'agit au juste.



Ce complexe de végétaux réputés hallucinogènes de la Nouvel]e-Guinée mérite une étude ethnobotanique approfondie. Les problèmes qu'il pose n'ont été pour l'instant qu'effleurés. On est loin de connaitre toutes les plantes utilisées et leurs effets réels restent à définir.

John Womersley, l'excellent botaniste du Service Forestier du Territoire de Papouasie et Nouvelle-Guinée, qui dirige l'herbier et le très [249] beau jardin botanique de Laé, m'a signalé récemment une "folie Kuruka", toujours dans ces mêmes régions montagnardes de la Nouvelle-Guinée, folie temporaire et volontairement provoquée par l'ingestion des fruits de certains Pandanus: elle a aussi été mentionnée par Reay (10) qui a signalé en outre dans la vallée du Wahgi l'utilisation semblable d'une plante non identifiée dite Nong'N par les Dangas.

Sans doute y-a-t-il d'autres végétaux auxquels les mélanésiens des montagnes néo-guinéennes attribuent des propriétés semblables. Il n'est cependant pas aisé d'obtenir des autochtones des renseignements précis sur les espèces en cause.


References

(1)BARRAU (J.), 1957. - L'usage curieux d'une aracée de la Nouvelle-Guinée, Journal d'Agriculture Tropicale et de Botanique Appliquée, IV, 7-8.

(2) BARRAU (J.), 1958. - Nouvelles observations au sujet des plantes hallucinogènes d'usage autochtones en Nouvelle-Guinée. Journal d'Agriculture Tropicale et de Botanique Appliquée. V. 4-5.

(3) HAMILTON (L.), 1960. - An experiment to observe the effect of eating substances called ereriba leaves and agara bark, Transactions of the Papua and New Guinea Scientific Society. I.

(4) HENTY (E.), 1960. - Two drug-plants in native culture. Transactions of the Papua and New Guinea Scientific Society, I.

(5) QUISUMBING (E.), 1951. - Medicinal Plants of the Philippines.

(6) WASSON (V. P. et R. S.), 1957. - Mushroom,, Russia and History.

(7) GITLOW (A.), 1947. - Economics of the Mount Hagen tribes, American Ethnographical Society Monograph No. 12.

(8) SINGER (R.), 1955. - Observations on Agarics causing cerebral mycetisms. A Russula provoking histeria in New Guinea, Mycopathologia and Mycologia Applicata, 9 (4).

(9) REAY (M.), 1959. - The Kuma, Freedom and Conformity in the New Guinea Highland.

(10) REAY (M.). 1960. - Mushrooms madness in the New Guinea highlands, Oceania. XXXI. 2.